Une école sans cartable : un modèle didactique qui se développe en Italie

Qu’est-ce que l’école sans cartable, ou senza zaino ?

  • Au lieu d’un cartable, un petit sac léger ;
  • Le professeur ne donne pas son cours ex cathedra, il se joint aux élèves, la classe est divisée en espaces de travail ;
  • Au lieu des manuels scolaires, des instruments en bois ou autres matériaux ;
  • Au lieu des notes, des évaluations constructives.

Voici les principales caractéristiques pratiques de l’école sans cartable (Scuola Senza Zaino), une méthode novatrice, qui se répand en Italie. Le Professeur Marco Orsi, président de l’association qui regroupe les écoles Senza Zaino en Italie, chef d’établissement et tuteur du cursus en sciences de l’éducation primaire, explique le concept et les objectifs de cette nouvelle pédagogie qu’il a mise sur pied avec ses collaborateurs et qui remporte un franc succès en Italie.

Quelles sont les principales différences avec l’école traditionnelle ?

L’aspect révolutionnaire ne réside pas uniquement dans l’abandon du cartable, mais avant tout dans la méthodologie didactique appliquée en classe, inspirée de la pédagogie Montessori. Dans ce concept novateur, l’étudiant est au centre de sa croissance personnelle et scolaire.

Mais en quoi se distingue-t-elle de l’école traditionnelle ?

1. La classe est divisée en espaces de travail

La première différence qui saute aux yeux lorsque l’on entre dans une école Senza Zaino est l’organisation des espaces. Il n’y a ni bureau du professeur, ni l’alignement classique des bancs d’élèves. La salle est divisée en espaces de travail : il y a l’espace table, l’espace laboratoire, l’espace de travail individuel. Et puis il y a l’agora où se déroulent les rencontres en groupe. C’est le seul espace où l’enseignant est face aux élèves.

La salle de cours ne doit pas être un endroit aseptisé où l’enseignant, protagoniste absolu, transmet son savoir aux élèves de façon unidirectionnelle, mais plutôt un endroit ouvert et stimulant pour tous, explique Orsi.

2. On enseigne aux élèves à être responsables et autonomes dans l’étude

À la base de la méthodologie des écoles Senza zaino, il y a la volonté d’accueillir la diversité de chaque élève.

Les enfants ne sont pas tous pareils, ils ont des talents différents et il faut les cultiver, les respecter et les accepter. De la même manière que sur un lieu de travail tout le monde ne s’adonne pas à la même tâche, dans leur classe, les enfants peuvent choisir leur activité, explique Marco Orsi.

Le matin, à peine arrivé en classe, on se retrouve dans l’agora pour le petit rite de début de journée. Cela peut être, en fonction de l’âge, une histoire, une poésie ou une réflexion. Ce rite sert à développer un sens d’appartenance au groupe.

Ensuite, on introduit le sujet sur lequel on veut travailler : par exemple, la maîtresse peut lire une histoire, puis les enfants vont dans l’espace table et peuvent choisir entre quatre activités inspirées du sujet de l’histoire. Ils peuvent faire un résumé (épreuve écrite), représenter l’histoire en faisant un dessin (épreuve iconique), faire une fiche des personnages (épreuve de classification), raconter l’histoire (épreuve orale).

Donner aux enfants la responsabilité de choisir est une façon de les responsabiliser.

Sur le plan pédagogique, il est fondamental de se sentir responsable de son travail pour développer un bon rapport à l’étude.

Évidemment, les petits devront faire les quatre exercices au cours de l’année, mais c’est à eux de choisir le moment où ils souhaitent les affronter.

On essaye en outre de les faire travailler de façon autonome : si un élève a des doutes, il doit lui-même chercher la réponse à sa question dans le manuel écrit par l’enseignant qui explique comme faire ces épreuves. Il est clair qu’en cas de difficulté, il peut aussi demander au professeur.

Mais la présence de l’enseignant doit être la plus discrète possible.

3. Du matériel didactique tactile plutôt que des livres de cours

Dans les écoles sans cartable, on ne donne pas beaucoup d’importance aux livres de cours, mais on privilégie du matériel didactique qui puisse stimuler la curiosité des enfants.

Parfois, ces outils sont construits par les élèves eux-mêmes. Par exemple, ils font des dominos en bois pour apprendre les fractions.

On utilise aussi du matériel digital comme la TBI (tableau blanc interactif) et des applications adaptées, mais il s’agit tout de même d’outils frontaux, et nous pensons que les outils tactiles ont un rôle fondamental dans l’apprentissage. Le toucher n’est pas pour rien le premier sens qui se développe chez l’homme et qui permet d’être en contact avec le monde.

4. On préfère les encouragements personnalisés aux notes

L’enseignant doit être comme un entraineur qui soutient et motive les athlètes ; par exemple, un entraineur de football étudie quels sont les points forts et les faiblesses de l’équipe, de façon à mettre en place des stratégies gagnantes. Il ne donne pas de note et n’émet pas de jugement envers les joueurs, explique Orsi.

Voilà, selon nous, dans quel état d’esprit doit travailler un professeur.

En effet, dans les écoles sans cartable, on ne donne pas de note (sauf le bulletin, car c’est obligatoire selon la loi).

Quand un enfant fait un résumé, plutôt que de lui donner une note, l’enseignant le relit avec lui, donne des exemples de comment il aurait pu le faire différemment, lui demande son opinion et ils décident ensemble s’il faut le refaire ou pas…

Beaucoup de recherches montrent que les notes n’aident pas l’apprentissage. Au contraire, le fait d’inciter les jeunes à s’appliquer uniquement pour prendre une bonne note a souvent comme conséquence de les démotiver et à les détourner du sujet.

5. L’importance de l’action

Selon son concepteur, l’école traditionnelle est centrée sur les objectifs, les compétences. Autrement dit, ce qui se situe avant l’ACTION d’apprentissage. Paradoxalement, ces écoles sont basées sur les résultats, explique encore Orsi, mais à la manière d’un coach sportif. Reprenant l’exemple de la compétition sportive, lors d’un match difficile, le coach ne dit pas à ses joueurs de se focaliser sur le résultat, mais de prendre plaisir au jeu et de penser aux tactiques. Appliqué au contexte de l’enseignement, cultiver la passion permet d’atteindre des résultats parfois inimaginables. L’école traditionnelle quant à elle s’obstine à réaliser des évaluations finales avec pour seul objectif de déterminer le niveau de l’étudiant, critique Orsi.

6. Un petit cartable léger plutôt qu’un sac lourd

Venons-en maintenant à la grande innovation qui est à la base de cette méthodologie : débarrasser les jeunes de leur cartable. Loin de faire plaisir aux pédiatres et aux kinésithérapeutes, le retrait du cartable a d’autres vocations que d’alléger les épaules de nos chères petites têtes blondes :

Le sac communique un sens de précarité et d’inadaptation. Ce n’est pas pour rien qu’il a été inventé pour les alpinistes et soldats pour affronter des lieux hostiles. 

En outre, personne ne s’est jamais demandé pourquoi tous les travailleurs trouvent les outils pour leur travail sur leur lieu de travail et ne les apportent pas de chez eux, ce que doivent en revanche faire les étudiants, explique Orsi.

Un changement nécessaire est de transformer les écoles en des lieux accueillants. Cela garantit également que le matériel scolaire soit de bonne qualité.

Par exemple, nous donnons beaucoup d’importance au geste graphique et nous achetons donc des crayons de couleur ergonomiques.

Nous mettons en outre l’accent sur le sens d’appartenance, en donnant à tous les mêmes petits cartables légers.

Au début de l’année, lors d’une petite cérémonie, nous donnons aux enfants un petit cartable léger qui devient le symbole de notre communauté scolaire.

Ces petits cartables peuvent être une occasion de développer la créativité. Dans une école nous avons par exemple demandé aux enfants d’amener des habits dont ils ne se servaient plus et ils s’en sont servis pour fabriquer des petits cartables très originaux.

Les avantages de la pédagogie sans cartable ?

De par les différentes zones de travail définies en classe, les enfants apprennent immédiatement certaines valeurs fondamentales de la vie commune, telles que le partage, la responsabilité et le respect. L’aménagement permet à l’enfant de faire l’expérience du travail en communauté et aussi individuel.

Le petit sac (qui remplace le cartable) et le fait d’avoir les fournitures scolaires de qualité à dispositions des enfants dans chaque classe mettent les enfants sur un même pied d’égalité.

 

Les enseignants qui sont passés à cette pédagogie témoignent au terme de leur expérience des bénéfices de cette nouvelle méthodologie en affirmant que les enfants étaient plus stimulés, plus participatifs et mieux encrés dans la communauté. Enfin, cette vie scolaire fut ressentie de manière plus sereine et plus fluide, tant par le corps enseignant que les enfants.

 

Les parents d’élèves aussi émettent un avis positif sur la méthodologie sans cartable. Le point fort étant la diversité des disciplines abordées et l’efficacité des apprentissages au travers d’activités et de jeux, permettant la mémorisation et l’intégration de la matière sans devoirs ni études à la maison. Le travail de groupe étant encouragé plus que le travail individuel, le désir d’apprendre et le rapport aux autres se retrouvent renforcés.

Quels sont les désavantages de la pédagogie sans cartable ?

Si ce concept séduit, le sentiment est loin d’être généralisé auprès des parents et enseignants, mais aussi des psychologues et pédagogues. Ce système qui se veut révolutionnaire existe en réalité depuis plusieurs décennies dans les écoles anglo-saxonnes et en Israël.

Voici quelques critiques émises à l’encontre de la pédagogie sans cartable : 

  1. La philosophie de base de cette approche est la croyance qu’entre l’élève et l’enseignant, il ne devrait pas y avoir de différence de hiérarchie. L’enseignant ne s’assoit pas derrière son bureau pour dispenser ses enseignements, mais apparait davantage comme un donateur d’instructions. Ce manque de distinction claire entre élèves et enseignant ne permet pas la reconnaissance de l’autorité, pourtant nécessaire pour guider les enfants. De même, une distance appropriée avec les élèves est requise, non pas pour nourrir un sentiment de supériorité, mais pour instruire le respect et l’estime envers ceux qui enseignent.
  2. Les étudiants sont tous assimilés et mis au même niveau. Au premier abord, ce système semble parfaitement égalitaire et idéal, mais a en soi de nombreux germes qui sont également discriminatoires. Cette pédagogie n’observe pas les difficultés ou les excellences de l’individu parce que tout le monde est considéré comme égal. L’enseignant veille à ce que le travail en groupe soit réalisé avec la même participation de chaque élève et ne lui donne certainement pas la leçon d’école qui est souvent aussi une leçon de vie.
  3. L’étude individuelle est complètement absente de ce système : le travail effectué à la maison est essentiel pour développer chez l’enfant puis chez l’adolescent la capacité de se concentrer sur une certaine tâche et l’accomplir. Le travail de groupe n’est pas moins important, mais ne peut pas remplacer le premier.
  4. L’individu devant céder la place au collectif, comment seront accompagnés les enfants ayant des troubles spécifiques d’apprentissages tels que la dyslexie, la dyscalculie, la dyspraxie et d’autres encore ? Ces élèves ont besoin d’experts pour les accompagner avec un enseignement spécifique, des outils adaptés et un enseignement individualisé en cas de difficultés.

Ces spécialistes jugent cette méthode comme étant une internationalisation de la normalisation au nom d’une certaine égalité utopique qui ne s’applique pas au genre humain.

Comment devient-on une école sans cartable ?

En Italie, les institutions qui ont franchi le pas sont au nombre de 193. Pour atteindre cet objectif, l’ensemble du corps enseignant doit se recycler ! La formation est assurée par l’équipe de Marco Orsi.

En Belgique, le concept d’Orsi n’existe pas. Mais quelques initiatives telles que des rentrées sans cartable ou la semaine sans cartable ont pu être mises en œuvre en faveur d’activités centrées sur la découverte d’un établissement ou sur des activités artistiques ou scientifiques, laissant la place à l’expérimentation au détriment du cours classique avec prises de notes.