L’utilité des devoirs, un sujet qui divise les experts

L'utilité des devoirs, un sujet qui divise les experts

« Je suis désolé, nous ne pouvons pas rester trop tard ! Le petit a encore des devoirs à terminer ! Et la plus grande doit revoir l’appareil digestif pour demain ! »

« Non mon chou, pas le temps d’aller jouer chez Oscar ce soir, tu as encore ta dictée à revoir et tes exercices de maths à terminer. »

Ça vous rappelle quelque chose ?

Les devoirs sont de plus en plus remis en cause, tant par les parents que par les enseignants. Et pour cause. Ces travaux chronophages réduisent le champ des possibles en termes d’activités extrascolaires, restreignent les moments en famille, s’ajoutent à la surcharge des tâches journalières des parents et ne seraient pas un gage de réussite selon certains experts !

Dans tout ce méli-mélo d’informations, que faut-il penser des devoirs à domicile ? Faut-il les supprimer ? Si, par opportunisme, les enfants sont unanimes au sujet de leur éradication, le débat persiste entre les parents, les enseignants et les experts.

Les devoirs selon la loi belge

La durée, le contenu et l’évaluation des devoirs à domicile dans l’enseignement primaire en Fédération Wallonie-Bruxelles sont régulés par le décret des devoirs à domicile, entériné le 29 mars 2001.

Dans la pratique, ce décret indique que les devoirs :

  • Sont interdits jusqu’à la 2e année primaire incluse
  • Ne peuvent excéder 20 minutes par jour en 3e et 4e
  • Ne peuvent excéder 30 minutes par jour en 5e et 6e

Néanmoins, si les devoirs sont interdits jusqu’en 2e année primaire, l’instituteur.rice peut demander aux enfants de lire un livre ou de présenter à la classe les activités réalisées en dehors de l’école. Dans la pratique, il s’avère que ces prescriptions ne sont pas suivies par la majorité des établissements. En effet, ils ne sont pas rares ces parents qui doivent superviser les apprentissages de lecture et autres « contrats » de devoirs dès la première primaire, ou passer plus d’une heure sur un devoir dont le « savoir » n’est pas acquis par l’enfant.

Cet état de fait ébranle un autre point du décret qui précise que les devoirs doivent pouvoir être réalisés sans l’aide d’un adulte. Encore une fois, une matière non assimilée en classe ne peut s’appliquer pratiquement sans l’intervention d’un adulte.

Le point de vue des enseignants

Le sujet divise au sein même du corps enseignant. Si certains considèrent que les devoirs servent à fixer la matière, à responsabiliser et à autonomiser l’enfant, d’autres considèrent qu’ils privent les enfants de moments en famille, de temps de jeux ou d’activités extrascolaires, porteuses elles aussi d’enseignements et source de bien-être. 

Dans le camp des « opposés » aux devoirs, les enseignants ajoutent, sur base de leur expérience, que les enfants qui ont plus de facilités n’ont pas besoin de devoirs, alors que ceux qui sont en difficulté se donnent déjà à fond toute la journée. Les devoirs n’auraient pour conséquence que de générer du stress auprès des enfants et des parents.

Le point de vue des parents

Là aussi, le sujet divise entre ceux qui considèrent ces moments comme une lutte de tous les instants pour faire « travailler » leur(s) enfants(s) après une journée fatigante, lorsque la patience cède parfois la place à une attitude plus « contrôlante » que « soutenante », et ceux pour qui le devoir est essentiel pour fixer la matière et parce que « c’était comme ça avant ! »

Mais pour beaucoup de parents pleins de bonne volonté, les devoirs sont vécus comme une corvée, qui s’ajoute à une journée de travail éreintante et qui diminue les moments ludiques et de détente en famille. En résumé : l’école n’est pas faite pour les parents qui travaillent !

Qu’en est-il ailleurs dans le monde ?

Si nous tournons notre regard vers les pays qui occupent le haut du podium en matière d’éducation, on observe que la Finlande, bonne première de classe européenne, n’impose des devoirs qu’à partir de l’âge de 16 ans, dans la perspective de développer leur méthode de travail pour les études supérieures. Quant au Danemark et à la Suède, elles aussi très réputées en matière d’éducation, elles adoptent la méthode Freinet.

Au Québec, région reconnue pour la qualité de son enseignement, les écoles dites « d’élite » ne donnent pas de devoirs à la maison, contrairement aux écoles publiques et privées, qui sont pourtant libres d’en donner ou pas. Dans ces écoles, seuls quelques travaux de lecture (de 15 minutes) et facultatifs sont repris durant les heures d’étude sous la supervision de professeurs. Ce système a pour bénéfice de traiter les questions subsistantes des enfants par des enseignants et/ou assistants et de les laisser rentrer chez eux, l’esprit libre pour leurs autres activités.

L’avis des experts sur le sujet

De nombreuses études pertinentes ont été menées tant sur le « Vieux Continent » que sur le continent Nord-Américain pour aboutir à des constats qui ne permettent pas de trancher aisément.  Selon le professeur Bernard Rey, du centre de recherches en sciences de l’éducation de l’ULB, les devoirs dans le primaire ne sont pas vraiment utiles à l’exception de « certains aspects des apprentissages, lorsqu’il s’agit de répéter. Par exemple, une table de multiplication. Ce peut être utile pour l’enfant de répéter un peu pendant cinq minutes chaque soir durant un mois. »

Voici, en résumé, les constats qui se dégagent de ces études réalisées conjointement aux États-Unis, en France et en Allemagne :

La maison n’est pas le lieu idéal pour les devoirs

Les enseignants sont formés et mettent en place des méthodes spécifiques pour les apprentissages, ce que les parents ne peuvent pas forcément reproduire, même avec beaucoup de bonne volonté.

Une friction quotidienne entre les enfants et les parents

Les devoirs allongent la journée des enfants et des parents, déjà soumis à une forme de fatigue. Selon Jean-Jacques Hazan, président de la FCPE (Fédération des Conseils de Parents d’Élèves en France), les devoirs à la maison représentent une sous-traitance pédagogique aux familles dont ils n’ont pas à s’affranchir.

 

Les devoirs renforcent les inégalités sociales

Bon nombre de personnes s’accordent depuis longtemps sur le fait que les devoirs à la maison sont un réel problème. Outre le manque de temps pour se consacrer à des activités qui passionnent et/ou défoulent vraiment les enfants, les devoirs accentuent les inégalités sociales en faisant travailler des enfants dans des contextes sociologiques, psychologiques et matériels très différents et avec des parents qui n’ont pas tous les mêmes compétences pour soutenir leurs enfants dans leur scolarité. « L’aide aux devoirs » à domicile est donc très inégale d’une famille à l’autre.

Il ne semble pas avoir d’impact clair des devoirs sur la réussite des élèves… au premier abord !

Même en statistiques, il est possible de faire dire aux chiffres ce qu’ils ne disent pas. Si bien que les détracteurs des devoirs tordent la vérité à leur avantage pour dénoncer un impact négatif des devoirs. Mais si on s’attache à l’étude sur des tranches d’âge comparables et en comparant les enfants qui ont les mêmes niveaux de difficultés, à valeurs égales, les devoirs contribueraient à un taux de réussite légèrement supérieur.  

Les devoirs profitent à ceux qui réussissent le moins bien

Les élèves qui rencontrent le plus de difficultés en classe mettent plus de temps à la réalisation des devoirs le soir. Un constat que certains analystes oublient pour clamer que le temps passé sur les devoirs est inversement proportionnel à la réussite. 

Les devoirs améliorés sur le plan pédagogique impactent positivement la réussite

Sur l’ensemble des 16 études réalisées, 10 indiquent nettement que les devoirs améliorés (ceux à réaliser en ligne, devoirs de mathématique avec les solutions fournies, etc…) ont un impact positif, qu’il soit modéré ou faible, sur la réussite.

Il n’y pas que l’école

L’épanouissement des enfants passe par les moments partagés en famille, par les jeux libres, par le repos, par les moments avec les copains ou par la pratique d’activités sportives, artistiques ou culturelles. Reste à mettre ce temps gagné intelligemment à profit, sans passer des heures devant les jeux vidéos.

Vers des devoirs à l’école ?

De cette analyse, il ressort que les devoirs contribuent, même de manière modérée, à la réussite d’un enfant. Le vrai problème n’est pas le devoir en lui-même mais le lieu et les conditions dans lesquelles il est réalisé, le domicile offrant un cadre des plus inégalitaires.

Si nous tournons notre regard outre-Atlantique, au Québec par exemple, on observe que les écoles d’élite soutiennent l’importance de devoirs « non obligatoires » à réaliser à l’école, en présence d’enseignants. Tout comme en France, où le Président de la FCPE clame que « le travail doit être fait en classe ! L’école a une obligation de résultats, mais le travail à la maison ne peut pas en faire partie. »

Une option envisageable en Belgique ?

Une tendance de plus en plus soutenue en Fédération Wallonie-Bruxelles est l’école de devoirs. En 2017, la Fédération Wallonie-Bruxelles dénombrait 346 écoles de devoirs, accueillant quelque 16 000 enfants. Ces dernières bénéficient d’une subvention de lancement de 5000€ dès leur reconnaissance par l’O.N.E. (Office National de l’Enfance). Mais malgré l’ouverture de 10 à 15 écoles de devoirs chaque année, leur nombre reste insuffisant pour répondre à la demande, surtout à Bruxelles où les listes d’attente sont longues. De même, ces dernières comptent sur l’engagement de bénévoles, porteurs d’un brevet d’animateur ou de coordinateur en École de Devoirs homologué par la FW-B. Enfin, celles-ci accueillent gratuitement (ou pour la somme maximale de 2€) des enfants, ce qui est objectivement un premier pas en faveur des enfants issus de milieux plus défavorisés.

Mais malgré un but honorable de lutte contre l’échec et le décrochage scolaire, leur petit nombre ne permet pas de résoudre le problème des devoirs à domicile, qui concerne TOUS les enfants inscrits dans une écoles de la FW-B, qu’ils soient issus de milieux défavorisés ou pas.

Vers des études dirigées ?

L’étude dirigée se distingue de l’étude surveillée par l’implication d’enseignants qui ne se contentent pas de surveiller mais qui aident réellement les enfants dans la réalisation de leurs devoirs. 

Pratiquement, ce sont les établissements scolaires qui organisent ces études dirigées, soit en demandant aux enseignants de l’école d’assumer cette tâche supplémentaire (bien souvent en contrepartie d’une rémunération financière), soit en faisant rentrer cette activité dans l’horaire des professeurs. Elle peut également faire appel à un organisme ou une association indépendante qui se rend dans l’enceinte de l’école.  Les études encadrées par ces associations ont pour objectifs d’encourager et de motiver les élèves, de répondre aux questions sur différents points de matière, de développer des méthodes de travail…

Il n’existe pas d’uniformisation du concept en FW-B, si bien que chaque école organise cette étude à sa manière en fonction des moyens financiers et humains disponibles… et des subsides qu’il peut obtenir.

Une belle avancée qui mériterait d’être généralisée à l’ensemble des écoles de la FW-B…