l'école en immersion : fausse bonne idée ?L’école en immersion: Une fausse bonne idée?

La mode est à l’enseignement en français et en néerlandais. Mais le système n’est pas sans défaut. Ni fantasmes.

Les élèves de primaire en immersion ne ressortent pas tous bilingues.

Dans la cour de récré de l’école primaire Van Meyel, à Bruxelles, une horde de gamins tout ce qu’il y a de plus francophone gambadent et hurlent à qui mieux mieux en attendant la sonnerie. C’est en néerlandais que l’institutrice, flamande, appelle ses élèves de première primaire à rejoindre la salle de classe. Normal: l’école Van Meyel fait partie des 136 écoles fondamentales en Communauté française à proposer des classes en immersion néerlandais et anglais cette année. En secondaire, ils sont 77 établissements à l’organiser. Le principe: l’élève suit le programme traditionnel, mais une partie plus ou moins importante des cours est dispensée dans une autre langue. Puis, au fil des années d’apprentissage, les périodes d’immersion diminuent et celles en français augmentent.

Mis en place en 1998, le système d’apprentissage immersif est présenté comme le nec plus ultra de l’enseignement pour former de futurs bilingues et connaît un engouement sans précédent. Rien que pour l’enseignement fondamental, le nombre de classes en immersion côté francophone a été multiplié par 45 en dix ans. « La demande est tellement importante que des parents inscrivent leurs enfants dès la naissance », explique la directrice de l’école Van Meyel. Une forte attractivité qui n’interdit pourtant pas les remises en question. Et certains doutes quant à son efficacité.

Aucune lacune en français

Pour Philippe Hiligsman, professeur de langues et de linguistique à l’UCL, qui a mené une journée d’étude sur le sujet, « il faut effectivement bien peser le pour et le contre avant de se lancer, savoir tordre le cou à certains préjugés, mais ne pas oublier les obstacles ». Première crainte: l’immersion ne crée-t-elle pas des lacunes dans la langue maternelle? « C’est une idée fausse. Des études de la VUB et de l’UCL ont montré que le cerveau des enfants et ados en immersion est beaucoup plus plastique que les autres. Ils sont habitués à passer d’une langue à l’autre et ne confondent pas les deux. Bien sûr, au début du cursus, les heures consacrées à la langue étrangère sont majoritaires. Mais la langue de la communauté reste la référence. »

Un avis partagé par de nombreux spécialistes, comme Christiane Blondin, chercheuse en psychologie et sciences de l’éducation à l’université de Liège: « On n’observe pas de déficit au niveau de la langue, au contraire. Certaines études parlent même d’une meilleure connaissance du français, en raison de cette habitude prise par les élèves de jongler d’une langue à l’autre. Leur réussite au certificat d’études de base (CEB, en fin de sixième primaire) est largement équivalente aux enfants des autres classes. Il faut garder à l’esprit que ces enfants vivent dans un milieu francophone. Même dans la formule maximale, le temps d’immersion ne représente que 19 % du temps d’éveil de l’enfant ». Reste que ce type de formation ne s’adapte pas forcément à tous. « L’immersion demande beaucoup plus d’attention à l’élève. S’il se bloque, il est inutile de s’acharner. Les parents doivent prendre en compte cette donnée et, par exemple, éviter de surcharger l’enfant d’activités extra-scolaires. »

Bon pour la prononciation

Face à ce surcroît de mobilisation pour l’enfant, se pose alors une seconde question: le jeu en vaut-il la chandelle? Autrement dit, l’immersion rend-elle bilingue? « Il est faux de prétendre que les enfants qui sortent de l’enseignement primaire en immersion sont ou deviendront bilingues », explique Paul Vigneron, chargé de mission à la direction générale de l’Enseignement obligatoire. Grosso modo, l’intérêt fondamental de cette méthode réside d’abord dans le fait qu’elle ôte les préjugés et habitue l’oreille aux langues étrangères, sans pénaliser la langue maternelle, surtout si l’immersion commence tôt.

Pour Philippe Hiligsman, « plus tôt un enfant commence l’apprentissage d’une langue étrangère, meilleure sera sa prononciation. Cela s’explique par la plasticité du cerveau et de l’oreille, plus importantes en bas âge. Dès six mois, l’oreille de l’enfant est déjà moins capable de percevoir des sons inconnus et de les répéter. Plus tôt il sera familiarisé avec une langue étrangère, plus son oreille s’adaptera à une troisième voire une quatrième langue par la suite. On observe clairement cela chez les enfants en immersion ».

De là à prétendre que l’immersion constitue le sésame pour faire des enfants de parfaits bilingues, il y a un pas que personne n’ose franchir formellement. D’autant que pour un apprentissage optimal, tous s’accordent à dire qu’il est préférable de commencer dès la 3e maternelle et de suivre le cursus sur le long terme. Or, pour des raisons d’éloignement géographique entre les écoles notamment, il n’est pas rare de voir des enfants arrêter l’immersion en fin de primaire.

Boîtes à fric

Attention, toutefois. « Le phénomène de mode qui touche l’immersion peut pousser certains établissements à créer des classes de ce type pour faire du chiffre », pointe Paul Vigneron. Or, pour organiser une classe d’immersion, il faut que l’établissement soit particulièrement attentif aux programmes et s’assure d’un investissement important de la part des professeurs. Nathalie Bossuyt, institutrice néerlandophone à l’école Van Meyel, à Bruxelles, confirme: « Je dois constamment innover, expérimenter. Il n’existe pas de manuel pour les classes d’immersion. Alors, j’en ai fabriqué un moi-même. Je picore dans les manuels de la Communauté flamande que j’adapte au programme de la Communauté française. Je dois aussi adapter le vocabulaire ».

Chaque semaine, l’institutrice et sa collègue francophone se rencontrent, pour éviter les doublons et harmoniser leurs enseignements. Virginie avoue qu’il faut « une sacrée dose de passion »,d’autant que les instits issus de l’enseignement néerlandophone doivent accepter une baisse de salaire de 7 à 10 % en intégrant l’enseignement de la Communauté française. Il peut donc parfois s’avérer difficile, pour une école en immersion, de trouver des professeurs « native speakers », qualifiés dans les matières à enseigner, et assez motivés pour rejoindre ce type de projet. Voilà pourquoi Gérard a décidé qu’il ne choisirait pas l’immersion pour sa fille Léa, 5 ans. « Je ne suis pas certain de la qualité de ce type d’enseignement. Moi, je n’ai jamais fait d’immersion et pourtant je me débrouille en néerlandais et en anglais. »

Comme le rappelle Laurence Mettewie, linguiste aux Facultés de Namur, devenir bilingue en effet n’est pas qu’une question d’âge.« Arrêtons de croire que tout se résume aux questions de plasticité de l’oreille. Si les choses étaient si simples, on aurait déjà inventé un appareil capable de contourner cette donnée physique. Ce qui est sûr, par contre, c’est que plus tôt on s’y met, plus c’est naturel et moins on assistera à des phénomènes de blocage culturel. » Comme celui qui empoisonne des centaines de milliers de petits francophones dès qu’ils doivent anônner trois mots de néerlandais.
Chloé Andries

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TéléMoustique n°4419 du 29/09/2010