Le cyberharcèlement, comment réagir et comment s’en prémunir ? Une interview d’Opaline Meunier

La violence sur les réseaux sociaux est un phénomène qui se répand aussi vite qu’un virus, et qui cause des dégâts moraux aux conséquences parfois dramatiques chez les personnes plus fragiles. Qualifié aussi de cyberharcèlement, ce phénomène touche autant les jeunes ados que les adultes, et les auteurs de ces contenus haineux appartiennent à toutes les tranches d’âge. À croire que pour certains, avoir un écran en guise d’interface de communication permet de faire abstraction des lois en vigueur, sinon de la bienséance.

Opaline Meunier, étudiante en sciences politiques et 2e suppléante à la Région sur la liste CDH, a, elle aussi, été victime d’attaques aux contenus haineux et menaçants. Aujourd’hui, elle témoigne de cette expérience, non pas en tant que victime, mais en tant que personne active pour éveiller les consciences sur la nécessité d’agir pour protéger les plus jeunes, tout en rappelant que la loi qui s’applique dans le monde réel s’applique aussi dans le monde virtuel !

Bonjour Opaline. Tout a commencé avec un tweet, exprimant votre point de vue après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame…

Oui, je suivais l’actualité, comme tout le monde, pour savoir ce qu’il adviendrait de cette cathédrale dévorée par les flammes. Il est évident que c’est une perte considérable du point de vue du patrimoine historique et qu’elle recèle de nombreuses richesses fragiles et témoins de notre histoire. 

J’ai vite relativisé quand, quelques heures plus tard, les journaux annonçaient que le feu était maîtrisé, qu’il n’y avait pas de morts et que les pompiers avaient fait un travail remarquable pour mettre à l’abri les trésors de la cathédrale. 

Ce qui m’a poussée à réagir sur Twitter, c’est l’enchaînement d’émissions spéciales consacrées à cette cathédrale, pourtant sauvée, alors que des drames humains, des massacres, sont abordés en quelques minutes à peine par ces mêmes chaînes de télévision. Il y a un déséquilibre flagrant qui me heurte. De plus, quelques heures après le début de l’incendie, des sommes faramineuses de promesses de dons, chiffrées en milliards, en vue de sa réparation étaient annoncées… et je n’ai pu m’empêcher de penser, en tant qu’humaniste, que cette générosité aurait aussi pu être mise à profit pour sauver des vies, aider les personnes qui vivent dans le besoin, en Europe et ailleurs, car pour moi, les vies humaines valent plus qu’une toiture, aussi prestigieux soit le bâtiment qui la supporte.

Mon tweet disait :

« Unpopular opinion : C’est des briques les copains. Une charpente. Ça se reconstruit. Y a pas de blessés. Bern qui pleure au JT, c’est de l’émocratie. Y a tellement de drames dans le monde pour lesquels je voudrais parfois voir quelqu’un pleurer au JT »

Dans les minutes qui ont suivi la publication de votre tweet, c’est donc la déferlante d’injures ?

Exactement, dans les minutes qui ont suivi ce post sur Twitter, c’est un millier de tweets qui me sont parvenus, avec des insultes, des propos misogynes, des menaces de morts, des tentatives pour identifier mon numéro de téléphone ou même mon adresse personnelle.

S’en est suivie une récupération des médias, qui se sont contentés de reprendre mon tweet mais en prenant bien le soin d’évacuer les réactions haineuses des followers, évidemment.

Pour citer quelques exemples, voici quelques-uns des messages reçus :

« Quelle salope, pendez-là ! »

« Et une connasse, elle meurt et elle est remplacée »

« Trop conne »

« Pétasse inculte »

« Déjà soumise à l’Islam qui gangrène son pays ! Prépare ton foulard, tu es prête »

« Tu ne voudrais pas nous parler de cuisine ? de couture ?… »

« Fallait pas supprimer, on a gardé ton tweet sale pute, la fatwa sur ta sale gueule est lancée, prépare-toi, crève sale merde, mange tes morts »

Au-delà de ces réactions sur Twitter, des personnes ont réussi à trouver mon numéro de téléphone pour m’envoyer des SMS ou me téléphoner. Je n’ai eu qu’un message sympa et une trentaine d’emails de soutien… mais sur le coup on se sent seule, et on s’interroge sur soi !

Quelle a été votre première réaction face à cette vague de violence ?

Ma première réaction a été de supprimer le tweet. Je n’ai pas tardé, il a été supprimé 4 ou 5 minutes après sa publication. J’ai de même verrouillé mon compte Twitter pour éviter les réactions à venir, de même que mon compte Instagram et ma page Facebook professionnelle.

Quelle a été la réaction de votre parti politique dans ce contexte de cyberharcèlement ?

Il faut savoir qu’au parti aussi, ils ont reçu des menaces effrayantes et ils se sont empressés de m’alerter pour ma propre sécurité.

Ils ont reçu une déferlante de fax, d’emails, d’appels proférant des insultes ou des menaces de mort. On a demandé les détails de mon enterrement au parti pour y assister…

J’ai reçu leur soutien et leur conseil bien évidemment, et des membres de l’équipe m’ont poussée à porter plainte. Ce cas n’est pas isolé et bien d’autres membres, habitués à ce genre de violences, ont pu me conseiller adéquatement.

Quels ont été vos réflexes après ces attaques ?

Il m’a fallu quelques jours pour émerger de cette situation. Mais mon réflexe a été de taper « Cyberharcèlement » dans la barre de recherche de Google.

Et je suis tombée sur plusieurs sites dont celui de Child Focus mais d’autres sites aussi, autant mal faits qu’inutiles. Chaque onglet donnait lieu à une « erreur 404 ».

J’ai réalisé qu’il y avait peu d’outils en ligne pour aider les victimes. À part appeler la police, porter plainte et espérer que son dossier ne soit pas classé sans suite, il y a peu de ressources.

Après, ce n’est pas que rien ne se fait sur le plan politique. Marie-Martine Schyns et son équipe travaillent depuis plus d’un an sur un plan de lutte contre le cyberharcèlement, et dans ce plan, ils prévoient des actions à mener auprès des écoles, la création d’un site web, etc. Mais le projet n’est pas encore abouti ni accessible aux personnes qui en auraient besoin.

Et ensuite, vous avez réagi publiquement pour dénoncer ces cas de violences.

Oui en effet, et c’était important pour moi de le faire. Tout d’abord parce que rien ne justifie la violence et que toute insulte ou menace, qu’elle soit exprimée verbalement ou numériquement, est punie par la loi.

Deuxièmement, parce que si j’ai conscience d’être une femme forte et qui rebondit très vite, ce n’est peut-être pas le cas de tout le monde. Moi, je me suis construite une identité très forte, sans doute grâce à mon tempérament mais aussi à l’éducation reçue durant mon enfance. Mais je pense aux plus jeunes, plus vulnérables, qui ne sauraient comment réagir ou vers qui se tourner en de telles situations de violences. Et ces personnes doivent être protégées, ou prendre conscience qu’il y a des lois pour les protéger.

Alors oui, j’ai publié sur Facebook non seulement ce qui m’était arrivé, en présentant des excuses à ceux que j’aurais involontairement blessés, mais j’ai surtout proposé à toutes les personnes victimes de tels assauts de ne pas hésiter à me solliciter s’ils étaient victimes et souhaitaient un accompagnement pour porter plainte. 

De même, j’ai tenté d’attirer l’attention des parents sur l’importance d’éduquer leurs enfants à l’usage des nouveaux médias, aux phénomènes de « meutes » et aux risques existants. C’est un réel problème de société auquel des enfants s’exposent, et c’est donc aux parents qu’il faut s’adresser autant pour la prévention que pour l’accompagnement en cas d’attaques.

Est-ce que ces attaques ont généré chez vous des réflexions ?

Oui bien sûr ! J’ai eu l’occasion d’en discuter avec des politiciens, de tous partis confondus, et la prise de conscience est la même : il y a un vide politique dans ce domaine. La lutte contre la cybercriminalité est sous-financée et la Federal Computer Crime Unit (la police du web) manque cruellement d’effectifs et de moyens pour faire face à cet enjeu majeur. Car derrière tout ça, il y a un réel travail d’identification des auteurs, de traçabilité des personnes aux profils d’agresseurs…

Au-delà de ça, la réflexion se penche vers les écoles et les canaux de communication empruntés par les ados. Il est évident qu’il faut agir à ce stade. Dans mon cas, il s’agit d’une agression ponctuelle, violente, certes, mais ponctuelle. Mais que des dire des agressions plus sournoises, vécues au quotidien, et sur la durée ? Dans le cadre scolaire où il n’y a pas d’échappatoire ? C’est bien pire que ce que j’ai vécu !

C’est pourquoi j’estime urgent de se préoccuper de nos jeunes.

Dans la pratique, que préconiserez-vous auprès de parents d’adolescents ?

Si j’étais la maman d’un.e ado de 14 ans, je lui interdirais l’accès à Twitter, et je m’assurerais même qu’il/elle ne télécharge pas l’application dans mon dos, car j’estime que c’est un média bien trop violent.

De même, il convient de s’informer des autres médias de communication employés par les jeunes car, évidemment, il n’y a pas que Facebook, Twitter ou Instagram. Certaines applis de messagerie instantanée ou de diffusion de médias tels que des vidéos, très populaires chez les jeunes, sont dangereuses car il y a beaucoup de profils anonymes. 

Il est facile de comprendre que certains abusent de l’anonymat pour mettre des « connaissances » sous pression pour répondre à des questions d’ordre intime, de les pousser à l’hypersexualisation, à l’humiliation publique face à leur classe. Certaines sont déjà décriées par les médias pour les dommages qu’ils occasionnent chez les ados, avec parfois des conséquences fatales. Ce sont des applis populaires dans la tranche 13-15 ans, et où les parents ne sont pas !

Citons par exemple :

  • TikTok
  • ASK
  • Chatbots

Il y a vraiment des fous furieux sur ces réseaux et leur fonctionnement intrinsèque encourage le « no limit » de ces applis.

Par contre, il existe des applications de contrôle parental. Apple propose par exemple l’application « partage familial », qui permet d’accepter ou de refuser l’ajout d’une appli. C’est pas mal mais c’est insuffisant car, bien sûr, il ne permet pas de contrôler les pages web visitées.

Quel est le dernier message que vous souhaiteriez adresser aux jeunes qui nous lisent ?

Que sur le web, les lois s’appliquent comme dans la vie publique. Il est interdit de menacer et d’insulter qui que ce soit.  Traiter une fille de pute, par exemple, est interdit sur le web comme dans la rue. Ce n’est pas clair chez tout le monde, manifestement, et c’est désolant, mais c’est un fait qu’il convient d’intégrer chez tout le monde !

Titres de livres traitant du même sujet, pour aller plus loin !

Un mois de harcèlement, quatre ans de dépression. Raphaëlle, adolescente choyée, élève d’une des plus élitistes écoles parisiennes, a payé très cher l’agression violente et sans répit de « camarades » de classe, qui pensent pouvoir tout se permettre.
Ce long tunnel, marqué par les tentatives de suicide, la boulimie, les TOC et la déscolarisation, est aussi celui d’Isabelle, sa mère, qui vit l’effondrement de sa fille comme une remise en cause de ses qualifications de parent.
Mais dans cette famille peu conventionnelle, la vitalité et la détermination sont les plus fortes. La lumière viendra de là où on ne l’attendait pas.
Tantôt sous la plume de Raphaëlle, tantôt sous celle d’Isabelle, ce livre juste et utile, à l’écriture tendue, témoigne également de l’amour immense qui unit mère et fille. Un amour qu’aucun harceleur n’a pu détruire.

Préface d’Emma Paolini.

En s’appuyant sur huit récits de jeunes, garçons et filles, l’auteur interroge les pratiques numériques des adolescents en évoquant les questions qu’ils se posent, les rencontres, les agressions ou les hameçonnages dont ils sont victimes. Ensuite, à partir de ces cas concrets, il analyse les processus, explique les concepts en jeu et nous propose de comprendre les spécificités du cybermonde qui fait de notre jeunesse une jeunesse en danger numérique. Enfin, il propose des actions concrètes, pédagogiques et réalisables par tous – parents, éducateurs, enseignants – pour prévenir ces risques et, surtout, pour construire une citoyenneté numérique humaine et engagée. Cette partie, sous forme de guide pédagogique, est opérationnelle et accessible à tous.

Comprendre, éduquer, prévenir, protéger nos ados
des dangers du cybermonde et en faire des citoyens.